Pour qui se prend-elle?

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Ce matin, je lisais un texte de Ginette Reno.  Elle y parlait du doute.  Le doute de soi, le doute des autres, la peur de faire des mauvais choix.

La phrase que je retiens, la phrase assassine:  « Pour qui elle se prend, elle »…

Cette phrase, je l’ai tellement entendue quand on voulait me faire taire, me réduire, me  convaincre que je n’étais qu’une petite orgueilleuse.  Y en a même un qui, un jour, m’a dit que je lisais trop, que je réfléchissais trop et que je finirais à l’hôpital psychiatrique (St-Jean-de-Dieu).

J’ai l’impression que j’ai toujours « dérangé ».

Cela a débuté dès ma conception.  Née d’une fille-mère dans une petite ville du Québec (Sorel) en 1951, j’étais déjà de trop. Mon arrivée dérangeait les normes sociétales établies!

Mes grand-parents au début ne m’acceptaient pas vraiment.  Je les soupçonne d’être plus tard venus s’établir à Montréal pour que ma mère et eux-mêmes aient la paix s’éloignant ainsi des commérages.

Puis, ma mère s’est mariée avec l’homme dont je porte le nom et ils ont eu 6 autres enfants.

Mais, je continuais de déranger car par ma présence, je rappelais à mon père que ma mère n’était pas vierge au mariage. Dans ces années-là, c’était la chose à ne pas faire quand on était une jeune femme célibataire.

Alors, mon père m’a fait sentir de trop. J’avais beau arriver avec un beau bulletin, « faire ma fine », rien ne parvenait à attirer son attention, son affection sur moi.

Bah!  Dans ma tête de petite fille, je me suis peut-être bâtie une idée.  Pourtant, une de mes soeurs m’a déjà confirmé que « Papa, il ne t’aimait pas beaucoup hein? ».

Donc, j’ai grandi de cette façon.  Pas uniquement.  Il y a eu de beaux moments avec papa et maman mais surtout avec mon grand-père maternel.

Lui, avait voyagé.  Il avait combattu en Europe durant la Première Guerre Mondiale. Il y avait été blessé au genou droit.  Il avait une plaque de métal à la place de la rotule.  Il ne pouvait donc pas me faire sauter sur sa jambe (jouer au « ouaoual » – cheval) car cette jambe ne pliait pas. Il avait aussi étudié et voyagé durant quelques années dans l’État de New-York.

Grand-père, voyant que j’étais curieuse, que je posais beaucoup de questions m’a beaucoup appris.  Que ce soit mes premiers mots d’anglais, colorier sans dépasser les lignes du cahier, ou répondre à mes questions sur les arbres, les animaux, les aiguilles des conifères ou  les « hélicoptères ».

Quand il ouvrait sa grosse malle qui contenait ses souvenirs, son habit de soldat en serge vert militaire qui piquait tellement, ses médailles ou son carnet de route, c’était comme une malle aux trésors:  des livres de lecture, des livres de calculs, d’algèbre et de géométrie.

Il me racontait des histoires, m’écoutait, était attentif à ma petite personne.

L’un de mes souvenirs les plus vifs: lorsqu’en regardant les pages du livre d’algèbre, je m’étais étonnéet:  « Mais, grand-papa, ça se peut pas additionner ou soustraire des lettres entre elles! »  Et patiemment, il m’avait expliqué que oui, c’était possible et que plus tard, je saurais comment faire car mon professeur me l’enseignerait.

Il m’ouvrait déjà des portes sur la curiosité, l’imagination, le goût insatiable d’apprendre, de comprendre, de savoir. Il nourrissait mon intelligence.

Avec lui, jamais je n’ai senti que j’étais de trop. Ce fut mon premier ange gardien sur terre.

Plus tard, de par mes connaissances, mon désir de discuter, d’enseigner, d’échanger avec les autres des informations que je considérais cruciales et dont j’avais envie de faire bénéficier  mon prochain, je me suis aperçue que parfois, je dérangeais. On ne voulait pas savoir, ne pas entendre et on en venait à dire:  « Mais, pour qui elle se prend, elle? »  Et même plus directement encore: « Pour qui tu te prends, toi? ».

Je me suis longtemps mise en doute:  Est-ce que j’étais orgueilleuse, est-ce que j’essayais de convertir les gens à mes opinions?  Est-ce que je voulais montrer que j’étais plus « fine » qu’eux?

Pourtant, non.  J’avais soif d’apprendre et de partager mes découvertes.

On a souvent tenté de me faire taire:  « Fermes ta gueule », « Etouffes-toi », ou « On t’as-tu demandé ton avis? »

Ce type de réponses me sidérait, me faisait douter de moi,.  Quoi, on ne m’aimait pas? Mais il fallait qu’on m’aime, c’était absolument nécessaire.  Depuis toute petite, je savais que si on ne m’aimait pas, je mourrais.

Alors, je tentais de parler moins, de me taire, je nuançais mes idées, mes opinions afin d’être acceptée, ne pas être rejetée.

Toute ma vie, j’ai senti cette espèce d’acceptation conditionnelle:  ne parles pas trop, ne t’exprimes pas trop, ne discutes pas de politique, de féminisme, de sociologie, de religion ou de spiritualité, tu déranges, tu ennuies les autres. Ce n’est pas le rôle d’une femme ça.

Y en a même un qui, alors que le PQ commençait à prendre sa place au Québec, m’avait dit textuellement:  « Voyons donc!  Occupes-toi pas de ça.  J’te l’dis moi, quand tu vas tomber en amour, tu vas t’en f… de la politique! »  C’était bien mal me connaître. Comme si le fait d’avoir un chum allait m’arrêter de penser!!!

Mais, avec la tête de cochon que j’ai, je n’ai pas cessé de discuter et bien sûr de déranger. Parfois, j’ai même l’impression d’avoir fait exprès.  Pas pour qu’on me tape dessus, oh non! Mais pour discuter d’autre chose que « la couleur du rideau de douche » durant une heure.

Parler d’autre chose que de la nouvelle piscine, des dents percées du petit dernier et de la recette de fêves au lard… y a des femmes qui peuvent parler de sujets comme ceux-là durant des heures et des heures!

Nous vivions une époque exaltante à tous les niveaux et j’avais envie qu’on parle d’autre chose que des fleurs du tapis ou de la nouvelle batterie Lagostina.

Parfois, je trouvais agréable d’échanger avec d’autres femmes ayant des intérêts semblables aux miens.  Mais, en général, j’étais plus entendue et j’échangeais mieux avec les hommes de la famille.

Souvent les femmes autour de moi disaient que la politique leur donnait mal à la tête. Elles refusaient d’en parler sauf pour chiâler contre les jeunes, les souverainistes ou les augmentations de taxes.  Toutes en extase devant Trudeau père et les Yvette!!!!

Alors, non, je n’ai jamais voulu me taire.  J’ai bien essayé. Ca n’a pas fonctionné.

Ca ne fonctionne toujours pas.  Et d’ailleurs, en prenant de l’âge, je suis plus ferme dans mes convictions, mes opinions et la manière que j’ai de les exprimer dérange encore parfois.  Je doute encore mais autrement.

Je suis ainsi et je ne changerai pas.

« What you see, read or hear, is what you get »

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